Des clients fidèles, un produit qui plaît, l’envie de conquérir la sous-région… et un banquier qui réclame des garanties qu’on n’a pas. Beaucoup d’entrepreneurs béninois connaissent cette impasse. Le compartiment Croissance de la BRVM propose une autre voie : faire entrer des investisseurs au capital. Le projet d’introduction en bourse annoncé par AS World Tech, l’entreprise de Richard ODJRADO, remet cette possibilité au cœur du débat.
Quand la croissance bute sur le financement

Prenons Aïcha, une entrepreneure imaginaire. Elle dirige à Cotonou une PME qui transforme et conditionne des jus de fruits locaux. Ses ventes progressent, les supermarchés la sollicitent, un distributeur togolais veut ses produits.
Pour suivre, il lui faut une nouvelle ligne de production, des recrutements, un entrepôt. Ses bénéfices et son épargne n’y suffisent plus.
Son cas n’a rien d’exceptionnel. Selon la BCEAO, les PME représentent, selon les pays, entre 80 % et 95 % des entreprises recensées dans l’UEMOA. Pourtant, obtenir un crédit à moyen ou long terme reste pour elles un parcours difficile. [1]
Le manque de garanties n’explique pas tout. Lors d’une enquête menée en 2014 auprès des établissements de crédit de l’Union, la BCEAO relevait que 97,3 % d’entre eux citaient la faible qualité de l’information financière des PME parmi les freins au financement, et 87,3 % les insuffisances de gestion et de gouvernance. [1]
Ces chiffres reflètent la perception des banques à l’époque, pas la part actuelle des PME qui se voient refuser un crédit. Ils rappellent toutefois une exigence durable : pour être financée, une entreprise doit rendre son activité compréhensible, ses comptes fiables et ses décisions contrôlables. Encore faut-il qu’elle puisse accéder à des ressources adaptées à la durée et au risque de ses projets.
Le capital, le chaînon qui manque souvent

Il existe un besoin que le crédit ne couvre pas toujours facilement : financer plusieurs années de développement avant que les investissements ne rapportent.
C’est le terrain du capital-investissement (private equity). Des investisseurs apportent des fonds à une entreprise non cotée et reçoivent en échange une part de son capital. Ils deviennent copropriétaires, accompagnent parfois la gestion et espèrent revendre plus tard leur participation avec une plus-value. Le capital-risque cible plus particulièrement les jeunes entreprises innovantes, avec un risque élevé.
Ces solutions existent en Afrique de l’Ouest. Leur limite tient à leur profondeur et à leur accessibilité, très variables selon les pays et les entreprises.
Les chiffres de l’AVCA, l’association africaine du capital-investissement, le montrent. Entre 2012 et le premier semestre 2024, l’Afrique subsaharienne francophone a enregistré 356 opérations de capitaux privés pour 4,8 milliards de dollars, soit environ 10 % des opérations et 8 % des montants du continent. Ce périmètre dépasse l’UEMOA et inclut d’autres formes de financement, dont la dette privée : il ne mesure donc pas uniquement les apports en capital aux PME ouest-africaines. [2]
La dynamique est pourtant réelle : le nombre moyen d’opérations par an est passé de 23 sur 2012-2020 à 44 sur 2021-2023. L’écosystème se construit, mais reste inégalement réparti. Développer le capital-investissement et ouvrir la Bourse aux PME sont donc deux leviers complémentaires. [2]
Emprunter ou ouvrir son capital : ce qui change vraiment

Avec un prêt bancaire, l’entreprise rembourse selon un calendrier fixé, intérêts compris. Le dirigeant conserve sa participation au capital, mais les échéances prévues au contrat doivent être honorées, que les ventes suivent ou non.
Avec un apport en capital, pas de mensualités de remboursement de cet apport. Les investisseurs reçoivent des actions ; leur rémunération dépend des dividendes éventuels et de l’évolution de la valeur de leur participation.
Revenons à Aïcha. Elle cherche 200 millions de FCFA pour lancer une nouvelle gamme et s’implanter dans deux pays. Si les recettes attendues couvrent les échéances, un crédit peut suffire. Si le projet demande plusieurs années de développement commercial, un apport en capital peut lui laisser davantage de temps pour construire son marché.
Supposons son entreprise valorisée 800 millions de FCFA avant l’opération. Dans cet exemple fictif et simplifié, une augmentation de capital de 200 millions porte sa valeur théorique après opération à 1 milliard : les nouveaux investisseurs détiennent 20 % du capital, Aïcha et ses associés historiques 80 %.
La contrepartie est claire : elle partage une partie de la propriété, des bénéfices futurs et, selon les droits attachés aux actions, du pouvoir de décision. Le capital n’est pas de l’argent gratuit : c’est un partage du risque et de la valeur créée.
Dans la pratique, les deux peuvent se combiner : des fonds propres pour financer le développement, du crédit pour les besoins aux revenus plus prévisibles. Et des fonds propres solides peuvent renforcer la position de l’entreprise face à son banquier.
Le compartiment Croissance, porte d’entrée des PME à la BRVM

La BRVM dispose d’un marché destiné aux entreprises de plus petite taille : le compartiment Croissance, qui correspond au compartiment couramment appelé « compartiment PME » ou « troisième compartiment ».
Selon les conditions actuellement publiées sur la page « Marché des actions » de la BRVM, une entreprise doit notamment : [3]
- être une société anonyme ;
- disposer d’un capital social d’au moins 10 millions de FCFA ;
- présenter une capitalisation boursière d’au moins 100 millions de FCFA ;
- justifier de deux années d’activité et de deux années de comptes certifiés ;
- diffuser dans le public au moins 10 % de son capital, correspondant à au moins 500 000 titres ;
- présenter un plan d’affaires ;
- être accompagnée d’un Listing Sponsor, professionnel qui l’assiste dans sa préparation et son suivi.
Ces seuils ouvrent la porte, ils ne garantissent pas la levée. Le capital social, la valeur boursière de l’entreprise et le montant qu’elle souhaite lever sont trois choses différentes. Les conditions et documents applicables doivent être confirmés avec la BRVM et les professionnels accompagnant l’opération.
Il faut aussi savoir où va l’argent. Quand l’entreprise émet de nouvelles actions, les fonds lui reviennent et financent ses projets. Quand des actionnaires vendent des actions existantes, l’argent va à ces actionnaires. Une introduction en bourse peut combiner les deux.
Une fois l’entreprise cotée, les échanges entre investisseurs ne la financent pas directement : ils permettent d’acheter et de vendre ses titres. La facilité de revente dépend toutefois de la présence d’acheteurs et de vendeurs. Une cotation ne garantit pas une liquidité suffisante ; ce risque doit être pris en compte par l’entreprise comme par les investisseurs.
AS World Tech : un projet à suivre de près

AS World Tech a fait savoir que Richard ODJRADO avait tenu une séance de travail avec le directeur général de la BRVM, Dr Edoh Kossi AMENOUNVE, pour préparer sa future introduction en bourse. Cette communication atteste d’un projet en préparation ; elle ne vaut ni admission, ni calendrier officiel de première cotation. [4]


Le signal mérite pourtant l’attention. Il rappelle aux entrepreneurs béninois que la Bourse peut devenir une étape de leur parcours, et pas seulement l’affaire des grands groupes.
Pour une entreprise technologique, ouvrir son capital peut financer de nouveaux produits, renforcer les équipes, structurer la distribution ou soutenir une expansion internationale. L’usage précis des fonds d’AS World Tech devra être apprécié à la lecture des documents officiels de l’opération, notamment de la note d’information visée par l’autorité de marché lorsqu’elle sera publiée.
Si l’opération aboutit, elle pourrait faire des émules : d’autres entreprises mettront à leur tour de l’ordre dans leurs comptes, leur gouvernance et leur stratégie pour accéder au marché.
Devenir un champion, cela se mérite

La cotation ne fait pas le champion. Il faut toujours des produits compétitifs, des clients satisfaits, des coûts maîtrisés et une expansion réussie.
La Bourse peut en revanche apporter des moyens supplémentaires et une visibilité précieuse auprès des partenaires. En échange, l’entreprise s’engage à la transparence : informations financières annuelles et semestrielles publiées, événements importants communiqués conformément aux obligations du marché. [3]
Ce travail commence bien avant l’introduction : séparer les finances personnelles de celles de l’entreprise, faire certifier les comptes, organiser la gouvernance, expliquer clairement à quoi serviront les capitaux. Il a aussi un coût — audit, Listing Sponsor, communication, frais d’admission et de cotation — qu’il faut prévoir dès le départ.
Côté investisseurs, la même exigence s’impose. Soutenir une entreprise nationale, c’est d’abord examiner son activité, sa valorisation, ses perspectives et ses risques. Une cotation ne garantit ni dividendes, ni hausse du cours, ni revente immédiate des actions.
C’est là que l’AASCOT a un rôle à jouer : rapprocher entreprises et épargnants, rendre les mécanismes boursiers accessibles et encourager chacun à lire attentivement l’information financière.
Conclusion

Pour que nos PME deviennent des champions nationaux capables de conquérir les marchés internationaux, il faut élargir leurs possibilités de financement. Crédit bancaire, capital-investissement et compartiment Croissance de la BRVM peuvent porter ensemble cette ambition, à condition que les entreprises gagnent la confiance des épargnants.
Le projet d’AS World Tech nous pose une question décisive : comment mobiliser davantage l’épargne et les investisseurs pour permettre aux PME béninoises et ouest-africaines de réaliser pleinement leurs ambitions ?
La réponse ne viendra pas d’un seul instrument, mais d’un écosystème : des entreprises mieux gouvernées, des investisseurs mieux informés et des marchés assez liquides pour attirer durablement l’épargne. Aïcha, et des milliers d’entrepreneurs comme elle, en ont besoin.
À propos de l’auteur — Hermann D. AVAHOUIN est vice-président de l’AASCOT, consultant en finance et entrepreneur.
Sources
- BCEAO — Présentation du dispositif de soutien au financement des PME/PMI : poids des PME et enquête bancaire de 2014.
- AVCA — Private Capital Regional Landscape: Francophone Africa, novembre 2024, notamment pages 14 et 15.
- BRVM — Marché des actions : conditions d’admission et obligations de publication, consultées le 7 octobre 2026.
- AS World Tech — Communication publique sur la préparation de son introduction en bourse.
Les photographies Pexels sont des illustrations et ne représentent pas les entreprises ou personnes citées. Les crédits et liens vers les photographies originales figurent sous chaque image. Licence Pexels. La couverture est un montage réalisé avec l'IA ; le cliché de gauche est crédité Campus BRVM.